-Si tu veux jouer au jeu des questions-réponses, réponds d'abord à la mienne. Pourquoi m'as-tu caché la vérité ?
-Tu veux que nous nous posions de vraies questions? J'en ai quelques-unes pour toi. T'es-tu seulement demandé si Tomas aimerait te revoir ? De quel droit t'autorises-tu à réapparaître ainsi? Est-ce simplement parce que tu as décidé que le moment était venu ?Parce que l'envie te passait par la tête ? Te voilà resurgi d'une autre époque, mais il n'y a plus de mur à abattre, plus de révolution à faire, plus d'extase ni d'émerveillement , plus de folie! Il ne reste qu'un peu de raison, celle d'adultes qui font de leur mieux pour avancer dans leur vie, mener leur carrière. Fiche le camp d'ici, Julia, quitte Berlin et rentre chez toi. Tu as fait assez de dégâts comme ça.
-Je t'interdis de me dire des choses pareilles, répliqua Julia, les lèvres tremblantes.
-Je n'en aurais pas la légitimité? Continuons le jeu des questions. Où étais-tu quand Tomas a sauté sur une mine? Étais-tu en bas de la passerelle à sa descente d'avion lorsqu'il est rentré éclopé de Kaboul? Venais-tu chaque matin l'accompagner à ses séances de rééducation ? Étais-tu là pour le consoler quand il était désespéré ? Ne cherche pas, je connais la réponse, puisque c'était ton absence qui l'accablait ! As-tu la moindre idée du mal que tu lui as causé, de la solitude dans laquelle tu l'as plongé, sais-tu combien ça a duré ? Te rends-tu compte que cet idiot avait le c½ur si abimé qu'il trouvait encore le moyen de prendre ta défense, alors que je faisais tout mon possible pour qu'enfin il te haïsse.
Des larmes avaient beau couler sur les joues de Julia, rien n'aurait pu faire taire Knapp.
- Peux-tu compter le nombre d'années qu'il lui aura fallu pour accepter de tourner la page, pour réussir à se défaire de toi ? Pas un recoin de Berlin où nous ne marchions le soir sans qu'il me parle d'un souvenir de vous qui lui rappelaient la devanture d'un café, un banc dans un parc, une table dans une taverne, les berges d'un canal. Sais-tu combien de rencontres furent vaines, combien de femmes qui tentaient de l'aimer se sont heurtées tantôt à ton parfum ou à l'écho de tes mots imbéciles qui le faisaient rire.
" J'ai dû tout apprendre de toi; le grain de ta peau, tes humeurs du matin qu'il trouvait si charmantes sans je comprenne pourquoi, ce que tu prenais au petit déjeuner, la manière dont ut nouais tes cheveux, maquillait tes yeux , les vêtements que tu préférais porter, le coté du lit où tu dormais. J'ai dû écouter mille fois les morceaux que tu apprenais à ta leçon de piano tous les mercredis , parce que l'âme en lambeaux il continuait à les jouer , semaine après semaine, année après année. Il m'a fallu regarder tous ces dessins que tu faisais à l'aquarelle ou au crayon à papier, ces stupides animaux dont il connaissait chaque nom. Devant combien de vitrines l'ai-je vu s'arrêter , parce que telle robe t'aurait plu, parce que tu aurais aimé telle peinture , tel bouquet. Et combien d'autres fois me suis-je demandé ce que tu avais bien pu lui faire pour lui manquer à ce point ?
" Et quand enfin il commençait à aller mieux , je redoutais que nous croisions une silhouette qui te ressemble, un fantôme qui lui aurait fait rebrousser le chemin parcouru. Elle fut longue la route vers cette autre liberté. Tu me demandais pourquoi je t'ai menti ? J'espère que tu as maintenant compris la réponse.

